Los grupos armados del Sahel. Conflicto y economía criminal en el norte de Mali

La Catarata, Madrid 2022.
304 pages
L’ouvrage ici présenté est le résultat d’un important travail de terrain mené par son auteure, Beatriz Mesa, pendant 15 ans, une expérience unique dans un contexte très complexe qui imprègne toutes ses analyses. La connaissance approfondie du terrain que l’auteure transmet dans cet ouvrage exhaustif permet de déconstruire tous les récits essentialistes qui ont proliféré sur le phénomène de la violence au Sahel. Ces lectures simplificatrices, souvent calquées sur d’autres contextes, renforcent des visions déformantes qui ont sous-tendu des stratégies erronées de lutte contre la prolifération des groupes armés au Sahel et la décomposition des États.
Los grupos armados del Sahel [Les groupes armés au Sahel] est composé de six chapitres répartis en deux parties : les trois premiers chapitres introduisent le cadre théorique « penser les guerres et les conflits contemporains » qui guide la réflexion de l’auteure. Beatriz Mesa rappelle les principales théories qui été développées pour analyser les conflits, insistant sur la nécessité d’analyser un phénomène complexe aux nombreuses logiques croisées afin de comprendre les actions de ces groupes, leurs élites dirigeantes et leurs mécanismes de recrutement.
Dans cette première partie du livre, elle explique également le contexte de l’insurrection dans l’Azawad, ainsi que les multiples facettes du djihadisme dans le nord du Mali. L’histoire de l’insurrection armée dans cette région s’est développée autour de trois grandes périodes : la première marquée par le mouvement de résistance à l’occupation coloniale et l’émergence de mouvements rebelles sécessionnistes ; la deuxième par les conséquences de la guerre civile algérienne ; et la troisième par l’internationalisation du conflit et l’expansion des réseaux de crime organisé.
Beatriz Mesa décrit en outre la diversité ethnique du Mali, avec les Touaregs, les Bellas, les Songhaïs et les Peuls, que le pouvoir colonial avait également instrumentalisée pour maintenir son contrôle sur la population et le territoire. Ces tensions ont été alimentées par la création artificielle d’un État après le processus de décolonisation. Les affrontements intracommunautaires pour le contrôle de l’espace ont été attisés par la colonisation, car les structures traditionnelles et les mécanismes d’alliance qui prévalaient avant l’imposition du régime colonial ont disparu. L’analyse de l’histoire des mouvements de résistance touareg à la création par le pouvoir colonial de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS), un projet qui a finalement échoué, est particulièrement intéressante.
La deuxième partie de l’ouvrage se concentre sur les processus de transformation des groupes armés par l’économie criminelle, qui a exacerbé les luttes intracommunautaires pour le contrôle des réseaux de trafic. Beatriz Mesa insiste sur la nature hybride des actions terroristes et criminelles et sur la difficulté de tracer des frontières claires entre les deux phénomènes. Elle explique également comment le crime organisé est devenu un élément perturbateur des alliances traditionnelles et de la hiérarchie dans le fonctionnement des tribus.
Les recherches de Beatriz Mesa se concentrent sur le Mali et démêlent les rouages du système économique qui alimente la violence des groupes armés ainsi que les conflits intra- et intercommunautaires : une économie criminelle basée sur le trafic de personnes (kidnappings), de drogues et d’armes, qui se développe à l’ombre de la décomposition de l’État malien depuis 2012.
L’ouvrage propose une analyse complète du contexte politique et économique du Mali avant le conflit armé de 2012, qui cumulait crise alimentaire, pression démographique, raréfaction des ressources et des facteurs exacerbant les conflits intercommunautaires potentiels. Un autre élément clé pour comprendre la dynamique des groupes armés au Sahel est la guerre civile algérienne des années quatre-vingt-dix, à l’origine des premiers groupes armés comme le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, matrice des groupes djihadistes qui ont ensuite proliféré au Sahel.
L’essentiel du travail de Beatriz Mesa explique le processus de consolidation et d’insertion des groupes armés dans la structure du crime organisé à l’échelle internationale.
Il décrit également la complexité d’un conflit où différentes perceptions des menaces sécuritaires s’affrontent et se concurrencent : si pour le gouvernement malien les groupes touaregs sécessionnistes représentent une menace majeure, pour l’Occident, avec la France qui a mené l’opération Serval puis Barkhane, ce sont les groupes djihadistes qui sont considérés comme le défi le plus important et la raison principale de son implication dans le conflit.
Le recours aux stratégies traditionnelles de division consistant à monter un groupe contre un autre a rendu encore plus complexes les jeux d’alliances fluides motivés par des intérêts stratégiques à court terme, où la vision idéologique et la croyance religieuse sont de simples instruments de pouvoir déployés à la convenance des logiques de pouvoir dominantes.
L’auteure dresse une cartographie des différents groupes armés, en distinguant les groupes armés dits légitimes (inclus dans le processus de paix qui a conduit à la signature des Accords d’Alger en 2015) et les non-légitimes, ceux qui sont restés en marge du processus. Elle décortique les motivations politiques et économiques des groupes armés, non plus guidés par une idéologie ou des objectifs politiques précis, mais par le contrôle des ressources et du territoire afin de maintenir les profits de leurs lucratives affaires, pour lesquelles la permanence d’un État faible est également nécessaire.
La thèse principale, magistralement argumentée par la chercheuse Beatriz Mesa, est que la principale cause d’insécurité et d’instabilité au Sahel est liée au crime organisé. S’appuyant sur des auteurs tels que David Klein et Paul Collier et sur les principales explications des conflits basées sur les notions de cupidité et de griefs (greed and grievances), elle explique que les facteurs économiques sont déterminants pour comprendre l’évolution des dynamiques des groupes armés au Sahel. De même, l’immersion dans les réseaux du crime organisé a transformé les acteurs et leurs motivations, les griefs politiques et idéologiques qui ont présidé à la création de certains groupes armés passant au second plan. Los grupos armados del Sahel est un livre très pertinent dont la valeur ajoutée est sans aucun doute la compréhension affinée des mécanismes qui alimentent la violence au Sahel, qui ne peut être obtenue que par une recherche de terrain aussi approfondie. L’ouvrage de Beatriz Mesa est donc essentiel pour mieux comprendre les dynamiques de la violence au Sahel et s’éloigner des simplifications.