Identités, cultures et règles religieuses

18 juillet 2016 | | Français

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Identités, cultures et règles religieuses

Pour cesser de parler des jeunes musulmans européens comme source de préoccupations, il faut comprendre que leurs vies religieuses et culturelles sont aussi diverses que leurs identités.

Sadek Hamid

Au cours de la dernière décennie, le débat public sur les jeunes musulmans européens a presque toujours été associé à leur prétendue non-intégration, à leur participation à des actes criminels ou à leur disposition à la radicalisation violente. L’obsession pour ces trois pensées négatives dominantes ignore le fait que la plupart de ces jeunes essaie de vivre une vie normale. En outre, la visibilité des musulmans en Europe se situe dans des débats plus larges entre les médias et les élites politiques sur l’immigration, le laïcisme et les menaces pour l’identité nationale. Un continent dont la population est vieillissante avec, en contrepartie, un taux de natalité de la population musulmane relativement élevé, et dont les formes de religiosité chrétienne traditionnelle sont en décadence, semble justifier la rhétorique des partis politiques antimusulmans qui avertissent d’une potentielle « islamisation de l’Europe ». Plusieurs gouvernements ont réagi en adoptant des dispositions imposant une formation linguistique et d’intégration obligatoires, des examens de citoyenneté et même des mesures plus restrictives comme l’interdiction du port de la burqa, du port du voile islamique et de la construction de minarets dans les mosquées. Cependant, la peur du terrorisme et l’essor apparent de formes conservatrices de religiosité dogmatique parmi les jeunes musulmans préoccupent particulièrement les gouvernements soucieux de préserver la cohésion sociale et la sécurité.

Bien qu’il n’y a pas d’accord sur le chiffre total de jeunes musulmans européens, on calcule qu’ils représentent environ 50 % des 20 millions de musulmans vivant en Europe occidentale. C’est-à-dire qu’ils constituent actuellement plus ou moins 5 % de la population continentale et selon des études récentes, ils pourraient passer à 30 millions d’ici à 2030 (Pew Research Center, 2011). L’Allemagne et la France auraient donc les plus grandes proportions de population musulmane, soit près de cinq millions pour les deux pays. Viennent ensuite le Royaume-Uni avec près de trois millions et l’Italie avec deux millions. La communauté musulmane en Bulgarie, Hollande et Espagne tourne autour d’un million, tandis qu’en Belgique et en Grèce vivent 600 000 musulmans. L’Autriche et la Suède enregistrent près de 500 000. La population musulmane de ces pays est composée d’un mélange ethnique mais il existe, dans certains cas, des groupes spécifiques qui constituent une majorité ethnique. En Allemagne, elle est principalement turque. La France a surtout des citoyens d’origine algérienne et marocaine. Les Pakistanais, les Bengalis et les Indiens composent la majorité musulmane de la Grande- Bretagne. Les jeunes musulmans européens sont descendants d’émigrants et de « travailleurs invités » par les gouvernements européens dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt. Ils sont nés et ont grandi en Occident et ils appartiennent déjà à la deuxième et troisième génération ; la majorité d’entre eux ont entre 18 et 30 ans et sont relativement plus jeunes que leurs voisins.

Identités et identification

Les jeunes musulmans qui sont nés et qui ont grandi en Europe sont moins susceptibles d’avoir passé de longues périodes dans les pays d’origine de leurs ancêtres et il existe donc de grandes différences générationnelles entre les traditions et les orientations de leurs parents et leurs grands-parents. Ils ont plus en commun avec leurs confrères non musulmans avec lesquels ils ont beaucoup plus de similitudes, bien qu’ils aient vécu des expériences différentes. Divers facteurs façonnent leur identité en fonction de différences ethniques, de nationalité, de religiosité, de culture et d’éducation. Par le biais de leur socialisation, il n’est pas surprenant qu’ils aient pris pleinement conscience des normes et des valeurs occidentales, et l’éducation publique leur exige de savoir parler la langue officielle du pays où ils vivent, bien qu’au niveau continental, l’anglais et le français sont normalement les langues de communication préférées. Tout comme leurs amis non musulmans, la plupart des jeunes musulmans veulent être acceptés, « se sentir intégrés » et, en général, ils partagent des goûts similaires en termes de nourriture, de façon de s’habiller, de loisirs et des ambiguïtés de l’adolescence. La plupart sont en mesure d’ « alterner les codes » des différents mondes culturels. Mais pour certains, ce processus est difficile à cause des préjugés sociaux qui les discriminent et de leur incapacité à neutraliser les pressions exercées par leurs parents pour qu’ils se conforment à leurs valeurs et leurs points de vue. Ceci peut leur faire naître un sentiment de n’appartenir à aucun héritage ethnique ni à la société européenne, ce qui s’est aggravé du fait de la croissance du racisme et de l’islamophobie à la suite du 11 septembre 2001, de la « guerre contre le terrorisme », d’actes de terrorisme sporadiques et de la monté en puissance de la popularité des partis d’extrême droite en Europe. Certains sondages menés par des organismes comme Gallup indiquent que la majorité des jeunes musulmans vivant dans des endroits comme la Grande-Bretagne se sentent profondément attachés à leurs pays, tandis qu’un nombre très restreint affirme haïr « l’Occident » pour sa culture libérale et débauchée et en raison du préjudice causé au monde musulman du fait de sa politique étrangère.

Les musulmans européens sont représentés de manière disproportionnée dans les zones urbaines les plus défavorisées, dans les niveaux de réussite académique relativement plus bas et dans les plus hauts niveaux de chômage, ou bien dans les postes de travail les plus mal payés. Beaucoup de musulmans français vivent dans les banlieues exclues et marginalisées et un grand nombre de musulmans britanniques le font dans les régions les plus pauvres du pays, un modèle de structure urbaine qui se répète dans toute l’Europe. On peut lire des nouvelles indiquant que la discrimination en matière d’emploi est un problème habituel pour les jeunes musulmans portant des noms à consonance arabe, qui seront probablement moins convoqués à un entretien d’embauche. Outre cette sanction ethnique pendant le processus de recherche d’emploi, ceux qui sont employés peuvent faire l’objet de pratiques discriminatoires qui les privent du droit de prier au travail et de la possibilité de s’absenter pour des fêtes religieuses, et qu’ils soient ignorés quand ils souhaitent obtenir une promotion. La discrimination sociale se produit aussi dans d’autres domaines de la sphère publique. Par exemple, un rapport sur les musulmans britanniques signale qu’une très grande majorité de jeunes musulmans sont pacifiques et réprouvent les actions des groupes extrémistes violents comme l’État islamique, mais cela n’empêche pas qu’ils soient la cible de la législation sur le terrorisme du gouvernement. Les jeunes musulmans d’autres pays européens sont également plus susceptibles de voir leurs libertés civiles amoindries par la surveillance, les contrôles de la police et autres restrictions.

Règles culturelles et religieuses

Les vies religieuses et culturelles des jeunes musulmans européens sont aussi différentes que leurs identités, qui les divisent suivant des lignes ethniques et linguistiques. La religiosité peut varier de ceux qui font preuve d’une pieuse dévotion à ceux qui ont une appartenance nominale et qui pourraient se décrire euxmêmes comme des musulmans culturels « non pratiquants ». Ceci peut se comprendre comme un spectre qui inclut ceux qui ont un profond attachement à la foi et qui peuvent être des activistes religieux et les observateurs qui maintiennent cependant leurs croyances dans le domaine privé, les pratiquants occasionnels et ceux qui ne sont pas du tout religieux et qui peuvent être identifiés comme des athées. Des enquêtes menées parmi les jeunes musulmans européens indiquent qu’une minorité respecte au quotidien les préceptes de la religion et que certains indicateurs, comme l’assistance aux prières du vendredi ou bien le jeûne pendant le mois de ramadan, sont en déclin. Ce qui peut s’expliquer en partie par la généralisation du laïcisme et par une limitation de l’éducation religieuse offerte dans les mosquées, et par le fait que dans de nombreuses institutions religieuses il y a encore des imams qui ne parlent pas couramment les langues européennes. Il s’avère donc que cela les déconnecte des jeunes, et les empêche aussi de comprendre leurs expériences de la vie. Ceux qui ne sont pas intéressés par la dimension religieuse de leur identité peuvent choisir de mettre en évidence leur ethnicité, comme on a pu observer parmi les Albanais, les Libanais ou les Palestiniens d’Allemagne et d’autre pays.

Les jeunes qui sont intéressés par la foi ou qui vivent une « renaissance » de la religiosité ont tendance à s’engager dans la religion en prenant contact avec des organisations militantes. Les organisations de jeunes musulmans de divers pays européens sont très souvent des filiales d’« organisations d’adultes » comme la GemeinschaftMillî Görüs, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), la Comunità religiosa islamica d’Italie, l’Islamic Society de Grande-Bretagne et son groupe Young Muslims. Au niveau européen, la majorité de ces organisations sont affiliées au Forum européen des organisations musulmanes de jeunes et d’étudiants (FEMYSO), qui favorise la connexion et la coopération entre eux. D’autres mouvements transnationaux comme le mouvement radical Hizb ut-Tahrir (Parti de la Libération), le mouvement prosélyte Tabligh Jamaat et les tendances puristes comme les salafistes, tentent de gagner la confiance des jeunes pour qu’ils souscrivent à leurs idées sans avoir de structures formelles pour eux. Ceux qui ont créé des organisations de jeunes fonctionnent dans des milieux où les jeunes musulmans peuvent acquérir des connaissances sur la foi, où ils peuvent socialiser, exprimer leurs identités religieuses et se mobiliser pour des causes religieuses et politiques en assistant à des sessions d’étude hebdomadaires, des conférences publiques, des rencontres annuelles, des colonies et des forums en ligne. Contrairement aux clichés, une religiosité croissante n’entraîne pas forcément une radicalisation, bien que les salafistes et Tabligh Jamaat soient connus pour leurs attitudes sociales extrêmement conservatrices et pour adopter, en général, une approche isolationniste dans leurs relations avec la culture non musulmane.

Au fur et à mesure que les musulmans de deuxième et de troisième génération grandissaient en confiance, des contre-cultures religieuses se sont développées pendant la dernière décennie, qui ont tenté de créer diverses formes d’islam européen adaptées à la culture locale. Ceci s’est clairement manifesté par l’émergence de styles musicaux, d’humour et de façon de s’habiller liés à la religion, surtout en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne et en Hollande (Herding, 2013). Les formes islamisées de musique, par exemple les nasheed, chants interprétés par des artistes comme le groupe danois Outlandish, le chanteur britannique Sami Yousouf et le suédois Maher Zain, ont obtenu un énorme succès parmi les jeunes musulmans du monde entier. D’autres genres musicaux comme le rap et la poésie orale contribuent aussi à créer des sous-cultures religieuses urbaines qui ont été baptisées sous le nom de nouveaux « Muslims cool ». Ce qui est intéressant à propos de ces types de manifestations artistiques, c’est qu’elles n’essaient pas uniquement de raconter des histoires et de mettre au défi la discrimination, mais elles reflètent aussi des identités transnationales et expérimentales dynamiques qui synthétisent la religion, la nationalité, la culture pop globale et le message social. Par exemple, les vers du rappeur allemand d’origine éthiopienne Ammar114 sont remplis de vocabulaire islamique et de références à des problèmes sociaux comme la délinquance juvénile, les crimes d’honneur et le terrorisme, tout en faisant de la promotion de la possibilité de rédemption par la foi.

Afin d’alléger un peu ces propos sérieux et de démontrer que les musulmans ont le sens de l’humour, certains ont développé ce qu’on pourrait appeler la « comédie islamique », inspirée en partie par des humoristes musulmans américains comme Azhar Usman et le Prédicateur Moss et sa tournée intitulée « Allah m’a donné de l’humour », qui a encouragé les jeunes musulmans européens à expérimenter l’humour comme un moyen de combattre les préjugés et de s’engager dans des questions de foi et de culture. Au Royaume-Uni, les succès sur YouTube de « Diary of a Bad Man » et « Guzzy Bear » examinent timidement divers aspects de la vie des musulmans en se moquant d’eux et des idées reçues largement répandues dans la société sur l’islam et les musulmans. Dans la mode islamique, on trouve des styles vestimentaires qui encouragent les jeunes à exposer leur religion et qui ont permis de créer des marques musulmanes allemandes, françaises et britanniques comme Style Islam, Unicitie et Elenany, qui se distinguent par l’utilisation de symboles islamiques et de lignes amples. Ces vêtements répondent à tout l’éventail de désirs d’ « être beau », de revendiquer sa propre religion à une époque où les musulmans sont stigmatisés, d’avoir confiance en soi, de démontrer son adhésion à une identité musulmane mondiale et d’entamer un dialogue avec les personnes qui s’intéressent au symbolisme et aux slogans portés sur leurs vêtements.

L’avenir

La présence islamique en Europe est là pour rester et les jeunes représentent l’avenir des musulmans européens. Au cours des prochaines décennies, la composition démographique de plusieurs grandes villes comme Amsterdam, Bradford, Birmingham, Malmö et Marseille, pourrait devenir à majorité musulmane. Ceci représente aussi bien des défis que des opportunités pour ces sociétés. S’attaquer à ces problèmes complexes exige des solutions globales à long terme, tenant compte des histoires et des réalités contemporaines qui concernent les communautés musulmanes européennes. Au lieu d’appliquer une politique de « main dure », les gouvernements devraient plutôt aborder les inégalités socioéconomiques étant donné que l’isolement social et la discrimination marginalisent les jeunes, ont une influence négative sur leur productivité et, au pire, peuvent contribuer à une radicalisation violente. Cette minorité radicalisée est en majeure partie clandestine, mais elle se manifeste dans la rhétorique de groupes se faisant appeler Shariah4 UK et qui, par le biais des réseaux sociaux comme Twitter, engagent les jeunes musulmans à partir en Syrie. Ces facteurs ainsi que les actes de terrorisme ont stimulé les groupes xénophobes, dans un cercle vicieux qui a abouti à une croissance de l’islamophobie et de crimes inspirés par la haine contre les musulmans.

Il faut aussi réagir à la généralisation de l’islamophobie dans les médias et dans la rhétorique politique, car les extrémistes religieux profitent des sentiments d’exclusion sociale pour recruter des jeunes recherchant l’acceptation, l’espoir et, parfois, la vengeance. Le sentiment antimusulman contribue effectivement à justifier les récits dichotomiques de groupes comme Al Qaida et l’EI, qui tentent que la jeunesse musulmane marginalisée d’Europe se retourne contre elle. Il est encourageant de constater la tâche qui est menée au sein des communautés musulmanes d’Europe sous la forme de différents projets communautaires et d’institutions offrant des services sociaux et des programmes de renforcement des capacités. C’est ce que font des organisations d’inspiration religieuse gérées par des jeunes comme MADE in Europe, une initiative de FEMYSO aidant les jeunes musulmans à appliquer les enseignements de l’islam pour aider à résoudre des problèmes environnementaux et la Fondation Al Mizan, un organisme de bienfaisance venant en aide aux jeunes sans abri. Ces associations et autres collaborent avec d’autres religions et organisations laïques, afin de répondre aux problèmes sociaux les plus sérieux dans leurs pays respectifs. L’avenir dira dans quelle mesure l’Europe est capable d’appuyer l’inclusion et de répondre aux besoins de ses citoyens. Si nous sommes disposés à comprendre ces jeunes, nous pourrons peut-être alors cesser de parler d’eux comme d’une source de préoccupation.