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Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Une formation adéquate pour le contexte espagnol?
Plusieurs initiatives visent à lier la formation des imams à l’institutionnalisation d’une représentation de la communauté musulmane en Espagne.
J.M.
Il existe des doutes raisonnables au sujet de la formation des imams qui travaillent en Europe. Non pas sur le contenu ou préparation, mais sur son adéquation à un contexte sécularisé qui ne se régit pas par les mêmes paramètres que les sociétés musulmanes d’origine. Les débats qui se posent en Europe au sujet de la formation complémentaire que doivent recevoir ces imams, partent du présupposé d’un déficit en formation, alors qu’il s’agit d’essayer de pallier un déficit contextuel. En ce sens, en premier lieu, il faut reconnaître que le niveau formatif de ces figures religieuses est une conséquence directe de l’évolution de la configuration du domaine religieux islamique dans les pays d’origine. Dans le cas espagnol, et étant donnée la prédominance du collectif marocain, le profil de formation de ces imams montre les transformations qui se sont produites ces dernières années dans la gestion de la référence islamique dans le pays alaouite.
En second lieu, le niveau de formation des imams est beaucoup plus consistant que ce qui est habituellement admis. A partir d’un échantillon de 33 imams qui exercent en Catalogne, on observe que plus de 70 % ont reçu une formation traditionnelle où la mémorisation du Coran occupe un rôle fondamental et qui inclut, de plus, d’autres matières à contenu théologique (Jordi Moreras, Garantes de la tradición. Los imames en Cataluña. Etude financée en 2006 para la Fondation Jaume Bofill de Barcelone. Presse). Une grande partie d’entre eux ont accédé à la licence qui leur octroie la capacité pour pouvoir exercer en tant qu’imam dans une mosquée locale. 20 % accrédite des études supérieures en matière religieuse, alors que 10 % déclare avoir une formation autodidacte. Une autre donnée significative : la grande majorité des imams en Catalogne accumule une expérience antérieure en tant qu’imam dans son pays d’origine. Cependant, les situations où l’on accède à la fonction d’imam dans un contexte migratoire s’expliquent par des causes circonstancielles: l’absence d’autres personnes qui pourraient diriger la prière communautaire, ou l’acceptation de cette fonction de manière temporelle bien qu’elle devienne parfois permanente.
Finalement, il est intéressant de reconnaître les diverses initiatives de formation pour imams développées en Espagne par les communautés musulmanes mêmes, antérieures à l’intérêt exprimé par les responsables politiques et l’opinion publique. Il est significatif de voir dans ces propositions la tentative de lier cette formation aux processus d’institutionnalisation d’une représentation de la communauté musulmane en Espagne. La formation prête une certaine légitimité doctrinale aux institutions qui prétendent occuper un poste prééminent dans cette représentation, en même temps qu’elle leur permet d’intervenir dans un des aspects de l’organisation du culte musulman qui continue à dépendre des gestionnaires des différents oratoires communautaires présents sur le territoire.
Initiatives de formation pour imams en Espagne
Révisons brièvement ces initiatives en commençant par les séances et conférences organisées pendant les années soxainte-dix et quatre-vingts, par les délégations du Centre islamique de formation religieuse (Madrid, Grenade, Las Palmas et Barcelone) auxquelles avaient l’habitude de participer des théologiens originaires du Proche-Orient exilés en Europe. Certains faisaient partie du courant idéologique des Frères Musulmans, ce qui montre le degré des connexions internationales que maintenait ce Centre.
Face au processus d’institutionnalisation qui surgit après la création en 1992 de la Commission islamique d’Espagne, les deux fédérations qui la formaient (la Fédération espagnole d’entités religieuses islamiquesFEERI et l’Union de communautés islamiques d’EspagneUCIDE) menèrent plusieurs tentatives pour former et organiser la fonction des imams en Espagne. La FEERI paria sur la création d’un conseil supérieur d’imams en Espagne, qui devait assumer une triple fonction : la régulation de l’exercice d’imam, la proposition d’initiatives de formation et, surtout, l’établissement d’une instance d’autorité religieuse de référence, capable d’établir des rapports et des résolutions juridiques islamiques. La progressive influence des secteurs pro-saoudites dans cette fédération provoqua une première crise interne qui déboucha en janvier 2001 sur la réélection du secrétariat général par les membres de l’Assemblée Islamique, entité fondatrice de la FEERI. Dés lors, la stratégie de cette fédération s’est orientée vers la collaboration avec des universités espagnoles, plus précisément avec l’UNED : pendant l’année 2005-06, débute une première édition d’un diplôme supérieur d’un an avec le titre de « Culture, civilisation et religion islamiques ». La modalité on-line de ce cours – appuyée par la Fondation Pluralisme et Cohabitation – attira environ 150 élèves ce qui a conduit à une deuxième édition. Nonobstant, la plupart de ces élèves ne sont pas musulmans.
Depuis sa création, l’UCIDE a développé un programme informel d’activités de formation, dirigé aux imams et à d’autres profils communautaires. Son principal projet, appuyé aussi par la Fondation Pluralisme et Cohabitation, est lié à l’accord de collaboration avec l’université islamique Al-Azhar du Caire pour constituer une faculté de théologie islamique en Espagne. Le projet, encore en préparation, supposerait d’incorporer la certification d’une des principales institutions religieuses du monde islamique dans la formation d’imams qui exerceraient leur fonction dans le pays.
De plus, l’on remarque les initiatives proposées par le Centre islamique de Madrid, après sa création en 1992. Ce centre organisait en juillet 1995 une rencontre de formation pour imams qui travaillaient en Espagne, où se réunirent une centaine d’imams de tout le pays. Du point de vue de l’éducation supérieure il faut parler de l’initiative de l’Université Islamique Averroès, créée en 1992 et qui débutait ses cours en 1995 avec un programme de crédits avec des contenus en langue arabe, persane et turque, ainsi que d’autres matières de littérature et d’études islamiques, dirigé aussi bien aux musulmans qu’aux non musulmans.
Dans le contexte marocain, l’on remarque les rencontres qu’organise chaque année depuis 2002 à Chefchaouen le Conseil des Oulémas du Nord du Maroc, sous le leadership d’Ali Raisouni. Ces rencontres incluent des séances de travail centrées principalement sur la question de l’Islam en Espagne et en Europe.
Finalement, il faut noter l’initiative du Conseil islamique et culturel de Catalogne qui depuis 2006 organise un programme de formation spécifiquement pour imams, coordonnée par le ministère des Affaires religieuses marocain, avec l’appui de la Generalitat de Catalogne. Jusqu’à l’heure, deux éditions ont eu lieu avec la participation d’environ 80 élèves, bien que tous ne soient pas des imams en actif. Après ces cours, basés sur une combinaison de matières proprement islamiques avec d’autres liées au cadre légal de la liberté religieuse en Espagne, les élèves reçoivent un diplôme qui certifie la formation reçue. Ainsi, et pour la première fois, un cours dirigé spécifiquement aux imams, combine leur formation avec l’émission d’une accréditation qui est, de façon implicite, reconnue par les autorités régionales catalanes.
En définitive, bien qu’il semble de plus en plus évident qu’en Europe, et en Espagne, l’on tende à favoriser une formation qui combine les aspects doctrinaux avec les contextuels, il ne faut pas oublier qu’en plus de ces propositions il existe aussi des initiatives qui se situent clairement dans le contexte de l’institutionnalisation de l’Islam en Europe. D’autres perspectives sont donc formulées, à partir desquelles l’on peut interpréter ces initiatives qui, sans oublier ces doutes raisonnables des opinions publiques européennes, finissent par suggérer de nouvelles propositions pour organiser l’expression du culte musulman.